Pierre Louis Moreau de Maupertuis,
Lettre VI, "Du droit sur les bêtes",
Oeuvres de Mr de Maupertuis, nouvelle édition corrigée & augmentée,
Lyon, 1756, Tome II, p. 221-224.
Le printemps venu, ils se mirent tous au travail des champs. Ce fut d'abord l'époque où les oiseaux migrateurs remontent vers le nord; les enfants de l'Indien, qui était habile à tirer de l'arc, venaient avec des oies sauvages tuées en plein vol, qu'ils troquaient contre le blé qui restait. D'autres fois, ils apportaient des lapins qu'ils avaient assommés à coups de massue ou jetés bas à coups de fronde; c'était un de leurs jeux favoris. La poudre étant rare, on tuait le plus souvent les grands animaux des bois en creusant des fosses couvertes de branchages où la bête agonisait les jambes parfois brisées par sa chute, ou empalée à des pieux disposés au fond, jusqu'à ce qu'on vînt l'achever au couteau. Nathanaël se chargea une fois de cet office, et le fit si mal qu'on ne le lui délégua plus. Dans l'eau presque toujours calme de la crique, on construisait à l'aide de haies d'épines ou de roseaux une sorte de labyrinthe dans lequel les poissons se trouvaient pris; on les traînait à terre dans une nasse, tressautants et suffoqués, à moins qu'on ne les assommât à coups de rames. Nathanaël préférait à la pêche le ramassage des baies, si abondantes en saison que la couleur des landes en était changée; ses mains et celles de Foy étaient rougies par le jus des fraises, bleuies par celui des myrtilles trop mûres. Bien que les ours fussent rares dans l'île, où ils ne s'aventuraient guère qu'en hiver, soutenus par la glace, Nathanaël en vit un, en pleine solitude, ramassant dans sa large patte toutes les framboises d'un buisson et les portant à sa gueule avec un plaisir si délicat qu'il le ressentit comme sien. Ces puissantes bêtes gavées de fruits et de miel n'étaient pas à craindre tant qu'elles ne se sentaient pas menacées. Il ne parla à personne de cette rencontre, comme s'il y avait eu entre l'animal et lui un pacte.
Il ne parla pas non plus du renardeau rencontré dans une clairière, qui le regarda avec une curiosité quasi amicale, sans bouger, les oreilles dressées comme celles d'un chien. Il garda le secret de la partie du bois où il avait vu des couleuvres, de peur que le vieux s'avisât de tuer ce qu'il appelait « cette varmine ». Le garçon chérissait de même les arbres ; il les plaignait, si grands et si majestueux qu'ils fussent, d'être incapables de fuir ou de se défendre, livrés à la hache du plus chétif bûcheron. Il n'avait personne à qui confier ces sentiments-là, pas même Foy.Après ce que je viens de dire des bêtes, on ne me demandera pas, je pense, si je crois qu'il soit permis de les tourmenter : mais on s'étonnera peut-être de voir tant de gens les tourmenter sans nécessité & sans scrupule.
Dans l'Asie l'on trouve dès hôpitaux fondés pour elles. Des nations entieres ne vivent que de fruits, pour ne pas tuer d'animaux : on n'ose, marcher sans prendre les plus grandes précautions, de crainte d'écraser le moindre insecte. Dans notre Europe on ne voit que meurtres ; les enfans s'exercent à tuer des mouches ; dans un âge plus avancé l'on creve un cheval pour mettre un cerf aux abois.
Les hommes peuvent tuer les animaux, puisque Dieu leur a permis expressément de s'en nourrir : mais cette permission même prouve que dans l'état naturel ils ne le devroient pas faire ; & la même révélation dans plusieurs autres endroits impose certains devoirs envers les bêtes, qui font voir que Dieu ne les a pas abandonnées au caprice & à la cruauté des hommes. Je ne parle pas ici des animaux nuisibles : le droit que nous avons sur eux n'est pas douteux, nous pouvons les traiter comme des assassins & des voleurs. Mais tuer les animaux de sang froid , sans aucune nécessité, & par une espece de plaisir, cela est-il permis ?
Des Auteurs célebres , qui ont écrit de gros commentaires sur le droit naturel & sur la morale, ont traité cette question : c'est une chose plaisante de voir comment ils l'ont envisagée ; & l'adresse avec laquelle il semble qu'ils ayent évité tout ce qu'il y avoit de raisonnable à dire.
Les Pythagoriciens & quelques Philosophes de l'antiquité, qui paroissent avoir mieux raisonné sur cette matiere, ne semblent cependant s'être fait un scrupule de tuer les bêtes qu'à cause de l'opinion où ils étoient sur la métempsycose : l'ame de leur pere ou de leur fils se trouvoit peut-être actuellement dans le corps de la bête qu'ils auroient égorgée. Seneque, cet homme si raisonnable & si subtil , nous apprend qu'il avoit été longtemps attaché à cette opinion , sans vouloir se nourrir de la chair des animaux. (a) Il ajoute sur cela un dilemme singulier, qu'un grand homme de nos jours a transporté à une matiere beaucoup plus importante. Dans le doute, dit-il , où l'on est, le plus sûr est toujours de s'abstenir de cette nourriture : si la métempsycose a lieu, c'est devoir ; si elle ne l'a pas, c'est sobriété.
Mais il me semble qu'on a une raison plus décisive pour ne point croire permis de tuer ou de tourmenter les bêtes : il suffit de croire , comme on ne peut guere s'en empêcher, qu'elles sont capables de sentiment. Faut-il qu'une ame soit précisément celle de tel ou tel homme , ou celle d'un homme en général , pour qu'il ne failles pas l'affliger d'un sentiment douloureux ? Ceux qui raisonneroient de la sorte ne pourroient-ils pas par degrés aller jusqu'à tuer ou tourmenter sans scrupule tout ce qui ne seroit pas de leurs parens ou de leurs amis ?
Si les bêtes étoient de pures machines, les tuer seroit un acte moralement indifférent, mais ridicule : ce seroit briser une montre.
Si elles ont , je ne dis pas une ame fort raisonnable, capable d'un grand nombre d'idées, mais le moindre sentiment ; leur causer sans nécessité de la douleur, est une cruauté & une injustice. C'est peut-être l'exemple le plus fort de ce que peuvent sur nous l'habitude & la coutume, que, dans la plupart des hommes elles ayent sur cela étouffé tout remords.
(a) L. Annoei Senecae epist. CVIII.